Quelques photos dans la vie d’une femme

Un texte écrit par le sociologue Sylvain Maresca dans le cadre des ateliers-création reNUM.

Je me souviens d’un portrait, très impressionnant, de mon arrière-grand-mère : déjà âgée, elle était habillée comme dans l’ancien temps, en robe longue, très droite. Elle ne souriait pas. La photo était vraiment grande. J’ai même été obligée de la plier pour la récupérer. Il y avait aussi un album qui contenait des photos de professionnel tirées sur un carton épais. Il venait de mon grand-père. Mais cet album est parti je ne sais où. Il y a eu pas mal de changements dans la famille et l’album a disparu

Au cours de mon enfance, on ressortait parfois des photos anciennes pour voir qui ressemblait à qui ou, quand venaient des personnes plus âgées, pour revoir les souvenirs. Mais il y en avait peu ; on les entassait dans un tiroir. Chez ma grand-mère, la seule boîte, c’était la boîte des boutons !

Plus tard, ma mère a disposé dans une vitrine nos photos d’enfants, celles de ses frères et sœurs, de nos cousins… J’aimais bien y voir la mienne. Me savoir parmi eux avait quelque chose de rassurant. L’impression réconfortante de faire partie de la famille.

On allait chez le photographe pour les portraits, les événements officiels. J’ai été photographiée bébé, avec une petite robe à bretelles. Toute nue peut-être bien aussi. A cinq ans, mes parents m’ont emmenée chez un grand photographe. J’étais habillée en dimanche, avec mes anglaises. C’était la mode ! On aurait dit une petite fille modèle.

Mais pour les « petits » événements, qui prenait les photos ? Ce qui est sûr, c’est qu’on n’en prenait pas autant qu’aujourd’hui.

Ensuite, vers 18-20 ans, j’ai eu droit à la photo de « jeune fille ». Une fois encadrée, elle a été longtemps dans la chambre de mes parents, où elle avait remplacé leur photo de mariage.

Où sont-elles, ces rares photos de mon enfance ? Je n’en sais rien. Tout a été balancé dans les déménagements.

Un jour, ma grande-tante m’a annoncé : « Pour tes 20 ans, je sais que tu as envie d’un appareil photo, tiens voilà de l’argent. » Mais moi j’ai dit à mon futur mari : « Tu ne sais pas : on va se marier, on n’a rien du tout». A la place d’un appareil photo, on a acheté une série de casseroles, une cafetière, des assiettes – que j’ai toujours… L’appareil photo, on l’a acheté plus tard, à la naissance de notre première fille.

On a photographié tous nos enfants. Il n’y a pas rien de plus précieux qu’un enfant quand il naît. C’est pour ça qu’on a envie de le saisir. Et puis, il est tellement beau, on le trouve tellement beau. C’est une façon de le faire exister encore plus.

J’ai aussi beaucoup photographié les fêtes de famille. Ça fait quand même des souvenirs. Je pense que les gens sont contents. adidas zx 500 Même mes grands enfants, ils retrouvent leurs photos : « Ah oui, tu te souviens, c’était à tel ou tel endroit ». Ils ont plaisir à les regarder.

Ce ne sont pas vraiment des belles photos, juste des petits souvenirs. On les prenait à l’occasion, comme ça. Ce n’était pas un passe-temps. On le faisait, je ne veux pas dire par nécessité, mais pour garder une trace, c’est tout.

J’aime bien les sortir pour montrer la famille. Quand ma fille nous a présenté son futur mari, pas tout de suite, mais la fois d’après, je suis allée chercher les photos. Pour ma belle-fille, ensuite, pour les amis de mes enfants, quand ils étaient plus jeunes, j’allais chercher les photos. Depuis, l’habitude est tellement prise que, quand des gens nous rendent visite et que mes enfants sont là, ils ne manquent jamais de leur dire, avec un petit sourire : « Ne vous tracassez pas, Maman va aller vous chercher les photos pour vous les montrer ! » Mais je ne les montre pas à n’importe qui. Il faut qu’on se connaisse.

En dehors des albums des enfants, j’ai un plein carton de photos. Il faudrait que je prenne le temps… nike free Quelquefois, j’en ai envie, mais j’ai autre chose à faire. Je me dis : « Les photos, ça peut attendre. Ce n’est pas urgent. ».

Ma dernière fille m’a demandé de lui faire un album. Un album pour chacun des enfants, c’est ce qu’il faudrait que je fasse. Il faut avoir du temps, et je ne le prends pas. Sélectionner des photos intéressantes, puis les commenter ensemble. Parce qu’il y a des membres de la famille aujourd’hui disparus que mes enfants n’ont pas connus.

Tous les amis de ma génération répètent qu’il faudrait marquer ce que représentent les photos. Sur la majorité des miennes, même les plus récentes, il n’y a rien de marqué. Quant aux plus anciennes… Les grandes photos de mariage, par exemple celui de mes parents, je regrette de ne pas leur avoir fait écrire derrière qui était qui. Il y a certains personnes que je reconnais, mais d’autres, je ne sais pas du tout qui c’est.

Tout ça se perd. Mes propres enfants ne connaissent plus guère leurs ascendants. Quand il avait une douzaine d’années, mon fils aimait beaucoup que je lui raconte mes histoires d’enfance et que je lui montre des photos. Mais plus maintenant. C’est du passé, de toute façon. J’essaie quelquefois de rappeler certains souvenirs, mais je vois bien qu’il n’accroche pas trop. Aujourd’hui, ils sont tous dans l’informatique. Alors là, Internet, tout ce que vous voulez, ça fonctionne bien. Tant mieux pour eux, ils sont dans le coup. Pas moi, pas trop.

J’ai récupéré les nombreuses photos de mon oncle, qui a beaucoup voyagé en France au cours des années 1930. Je les donnerai peut-être à la foire à la brocante parce que, moi, je ne reconnais pas beaucoup de personnes dessus, mais ça peut être intéressant au niveau… historique, enfin c’est peut-être un grand mot. Ce sont des documents d’époque.

Nos propres diapos de vacances, je ne les ai pas repassées depuis très, très longtemps. C’est pour ça, les photos, je ne sais pas jusqu’à quel point c’est vraiment intéressant. On a le plaisir de les faire et puis après, on les laisse dans un tiroir.

Dernièrement, mon gendre m’a gravé un disque de photos pour que je puisse les regarder sur ma télé. Mais ça rend mieux sur papier. On est plus proche. Son CD, je ne le mets pas souvent ; parfois quand quelqu’un vient à la maison.

Mon fils prend beaucoup de photos et me les envoie sur Internet. Mais ça n’a plus le caractère précieux des photos d’autrefois ; encore moins des lettres qu’on s’envoyait. Quand on recevait une lettre, elle nous durait des jours, sinon des semaines, surtout s’il s’agissait d’une lettre sentimentale. En retour, il fallait du temps pour dire ce que vous souhaitiez répondre. Et puis vous saviez qu’elle allait voyager. C’était lent, long… Maintenant, prendre une photo va très vite. new balance Il y a un problème avec le temps : une accélération, ça c’est sûr, et même un télescopage. Moi, j’ai envie de ralentir. Je retournerais volontiers à l’enfance avec une photo par an.

De mon temps, la photo de classe était la seule qu’on avait dans l’année. On se voyait grandir à travers ces photos scolaires. Et puis on découvrait comment on était vraiment. Parce qu’on se croyait toujours comme ci, comme ça, et en fin de compte on se voyait telle qu’on était : plus grande ou petite que les autres, plus grosse… Voilà.

Aujourd’hui, les enfants ne vont plus chez le photographe parce que leurs parents ont déjà plein de photos. Mais ces photos numériques ne restent pas. Tandis que les autres, elles restaient. On a tous nos belles photos d’enfants. Mes enfants en ont, mais pas mes petits-enfants.

Chez moi, je ne voudrais pas mettre des photos partout. Après, il faut les nettoyer ! J’ai seulement quelques portraits de mes petits-enfants. Tous les jours, je passe devant. nike air max bw Je les regarde. Je n’ai pas tous mes enfants ensemble ni les photos d’eux que j’avais mises il y a quelques années. Aucune photo dans la maison, je n’aimerais pas non plus, je trouverais ça un peu froid. C’est notre famille quand même.

Quand je pense aux gens qui ne sont plus là, mon souvenir se nourrit moins de leur photo que d’un moment, d’un mouvement, d’une parole échangée… Je ne sais pas pourquoi cette image m’est restée, mais c’est un moment qui reste vivant. Plus précieux qu’une photo. Les photos me parlent moins que ce que j’ai dans l’esprit. Et si d’aventure la photo a remplacé ce que j’ai vécu, c’est que ce moment est passé de l’autre côté, qu’il ne fait plus partie de ma vie. Ce qui est loin est loin. Pourtant, je sais que je suis faite de ce passé. D’ailleurs, je me contredis puisque j’aime bien voir les photos du passé.

Ma petite-fille prend des photos, mais pas mes petits-fils. Autrement, c’est ma fille, pas mon gendre, ou alors s’il faut qu’elle soit sur la photo. Nous les femmes, on s’intéresse peut-être plus que les hommes à la famille, aux enfants, aux petits-enfants. Encore que les vrais gros appareils un peu professionnels avec des zooms et des machins, c’est comme la voiture, c’est plus souvent les messieurs, parce que les femmes, elles ne vont pas savoir…

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